Eloge de la cigarette.
Texte datant de 1975.
Avant que d’écrire, avant que de parler, avant que de penser, même solitaire, j’allume une cigarette : ce n’est pas d’elle que je suis amoureux, c’est peut-être des gens à qui je vais adresser mon parler et mon écrire, c’est sans doute de moi que j’ai peur. La cigarette est d’abord de défiance, de mise à distance : d’intervalle. Ainsi, elle m’éloigne des personnes dont je désire me rapprocher. Elle m’enserre dans une tour de fumée. Elle m’installe hors de portée des critiques. Ce n’est pas seulement un intervalle dans l’espace que trace la cigarette, une frontière translucide qu’elle élève, c’est aussi un intervalle du cœur : elle est affaire de timidité, elle est affaire de poltronnerie, elle est affaire de vanité. Le geste du fumeur est le geste du timide qui veut de l’assurance. Le geste du fumeur est le geste du poltron qui veut de l’intrépidité. Le geste du fumeur est le geste du vaniteux qui veut des certitudes. Partant, quand je fume une cigarette, j’appelle de l’assurance, j’appelle de l’intrépidité, j’appelle des certitudes : au prix d’un geste, au coûtant d’une attitude, je me compose une personnalité imaginaire, un caractère fantastique, au sens premier de ce mot, une existence illusoire. Je suis dès lors à moi-même mon propre arlequin, à moi-même ma propre marionnette, vêtue de mes échecs, travestie de mes réussites. Cigarette emprisonnée entre mes lèvres, cigarette bloquée entre le majeur et l’index, je dirige un fantôme gazeux entouré de vaporeuses volutes. Mais, c’est avant tout moi-même que la gestuelle créatrice d’illusion propre au moment de fumer est commise à tromper : je projette sur mon corps, écran vivant du cinéma de l’inconscient, qui je voudrais être, et en négatif, qui je ne suis pas, donc, combinaison des deux, qui je suis. A l’envers, ma vie de marionnette, à l’heure indéfiniment réitérée de la cigarette, exprime le défaut de ma vie, c’est-à-dire : ma vie anagrammatique (les lettres de ma vie sont disposées dans le désordre, comme si ma vie avait été raptée par les Lettres, la littérature, captée par la terreur blanche et bleue des mots). Des lèvres aux Lettres, des doigts à l’anagramme de l’existence, qui dira l’éloge de la cigarette ?