* Arno Münster, Adorno, éditions Hermann, 273 pages, 35€.
Relire Adorno avec Arno Münster.
Par Robert Redeker
Assez lue et influente dans les années 70 du siècle passé, l’œuvre de Théodor Wiesengrund Adorno (1903-1969) s’est depuis peu à peu éclipsée du champ philosophique. Il s’agissait pourtant de l’une des figures tutélaires, au même titre que Horkheimer, Marcuse et Benjamin, de l’Ecole de Francfort et de la « théorie critique ». L’ouvrage d’Arno Münster – sobrement  titré Adorno – revisite le corpus adornien, pour, comme le promet le sous-titre, en proposer « une introduction » sans manquer d’en évaluer sa pertinence générale ni d’en laisser paraître son actualité particulière.
 
La philosophie d’Adorno se laisse saisir comme un trajet dont Münster épouse le mouvement. Tout commence par un arrachement à l’atmosphère idéaliste et néo-kantienne de l’Allemagne du début des années 20. Mais surtout, les premiers travaux d’Adorno se signalent par une critique pertinente de Husserl qui laisse voir comment Adorno devient matérialiste. Cette époque est à la fois celle de la découverte de Marx et de Freud – on sait que la « théorie critique » tentera une synthèse en mouvement de Marx et de Freud, un freudo-marxisme – et des amis (Horkheimer et Benjamin) qui seront les interlocuteurs permettant, grâce au dialogue et à la confrontation, la construction de l’œuvre. Il ne faut pas omettre l’influence de Lukacs, qui ne se démentira pas. Münster suit aussi le mouvement de cette œuvre, qui la conduit, sans abandonner l’essentiel, à travers des transformations considérables, à se teinter de couleurs pessimistes. Quel contraste en effet, dans ces écrits, entre l’optimisme révolutionnaire des années 20 et la mélancolie qui l’habite à la suite de la seconde guerre mondiale et de la Shoah dont la célèbre phrase sur l’impossibilité de la poésie après Auschwitz fournit, même si elle a été révisée par la suite, un indicateur !
La Shoah est la fracture de l’Histoire. Le mur contre lequel s’écrase l’Occident. Une  grande question surgit, à hauteur philosophique, donc qui ne demande pas pour réponse simplement un travail d’historien : comment a-t-on pu en arriver là ? Que dire de la culture qui a conduit à la solution finale, qui a mis les nazis au pouvoir, qui a permis la complicité des masses ? La Dialectique de la Raison, écrite en collaboration avec Max Horkheimer, et les Minima Moralia, ces remarques souvent amères sur « la vie mutilée », sont les livres prenant en charge ces dramatiques questions. Le sinistre destin de la raison occidentale, en se figeant en raison instrumentale, a été de dégénérer en déraison ravageuse. Les Lumières sont affectées d’une responsabilité dans la barbarie qui submergea l’Europe au XXème siècle. Il en sort la thèse du caractère totalitaire de la raison. Suggestives, écrites dans le moment le plus tragique du XXème siècle, l’excès de pessimisme accompagnant ces analyses ne doit pas masquer d’autres aspects, singulièrement forts : le développement de la culture de masse, « la production industrielle de biens culturels », l’étouffante expansion des « sociétés administrées ». 
Chacun reconnaît dans La Dialectique négative le grand œuvre adornien. Dialectique – ce mot aussi ancien que la philosophie ! – désigne ici à la fois une méthode et un état de l’intelligence. Dans la perspective d’Adorno, la dialectique est le contraire du dogmatisme. Elle mène la guerre contre l’assimilation de l’identité et de la vérité, si fréquente dans la philosophie et dans les sciences, dont la  responsabilité dans la perversion de la raison en déraison s’avère manifeste. Prenant en compte la négativité – habituellement occultée -, la dialectique repose sur le jeu de la contradiction, qui est « l’indice de la non-vérité de l’identique ». Autrement dit, négativité et dialectique sont émancipatrices. Cette conception de la négativité montre toute sa puissance dans le domaine de l’esthétique que cette conception de la négativité montre toute sa puissance.  Cette approche offre à Adorno le seul angle d’attaque contre l’ontologie heideggérienne qui soit vraiment crédible : le philosophe francfortois (Adorno) put ainsi démanteler les théories du maître de Messkirch (Heidegger) en restant au même niveau d’exigence conceptuelle que lui.
 
Avec ce travail, Arno Münster ne propose pas une biographie d’Adorno, les personnes mues par cette sorte de curiosité, que le philosophe eût condamnée, se reporteront à l’ouvrage de Stefan Müller-Dohm parue chez Gallimard en 2004 – mais une approche philosophique rigoureuse, dénuée de toute récréation divertissante pour l’imagination, de la pensée de l’un des philosophes majeurs du XXème siècle.  
Que faire d’Adorno aujourd’hui ? Comment le lire ? Ce n’est pas parce que le monde a changé depuis 1969, ni parce que les intérêts intellectuels des hommes se sont portés vers d’autres objets que l’émancipation promise avec les philosophies formées dans les parages de l’axe Marx-Freud, que la démarche d’Adorno aurait perdue de son actualité. Bien au contraire, les interrogations qui l’animaient n’ont reçu de réponse ni sociale ni politique – autrement dit, quoique refoulées, elles existent toujours. L’excellent ouvrage d’Arno Münster fournit l’occasion de s’en rendre compte.
Cet article a été publié par le Tageblatt en juin 2009.